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Ceux qui m'aiment prendront le train est un film français de Patrice Chéreau, sorti en 1998.

Analyse critiqueModifier

Jean-Baptiste Emmerich, né à Limoges, peintre scandaleux et tyrannique à Paris, mort à Paris, veut qu'on l'enterre à Limoges, le plus grand cimetière d'Europe. C'est par cette phrase qu'il règle ses dernières volontés, lui qui la voyait arriver et ne voulait pas partir en laissant les autres en paix.

Sous couvert d'enterrement, ce film dissèque une journée d'une quinzaine de personnages en crise, rassemblés autour d'un mort, dont la présence et le regard les faisait exister, qui ont perdu tout repère et se retrouvent obligés de se confronter les uns aux autres. Cet homme, en quittant ces vivants qu'il avait si fort influencés, les laisse face à des questions que sa présence faisait oublier.

L'idée de départ est née de l’expérience de Danièle Thompson lorsqu’elle s’était rendue aux obsèques de François Reichenbach, inhumé dans l'immense cimetière Louyat de Limoges. Le lieu a été repris et le documentariste décédé aurait prononcé peu avant sa mort la phrase qui est devenu le titre du film.

Le propos est ordinaire, à l’occasion de l'enterrement d'un artiste peintre, on assiste aux retrouvailles et à la réunion d’amis et connaissances du défunt ainsi que des différents membres de sa famille. Le mort a probablement désiré tous les contrarier jusqu’au bout en décidant de se faire enterrer loin de Paris où ils habitent tous.

Une quinzaine de personnes se retrouvent donc réunies à bord d’un train en partance pour Limoges, durant un tiers du film, puis durant les funérailles de cet homme d'environ 70 ans a priori assez haïssable, ainsi enfin que durant les heures qui suivent où, avant de rejoindre la capitale, ils passent tous la nuit dans la maison de campagne du frère jumeau du défunt.

Ce sont donc trois huis clos consécutifs piquants et agités. Au cours de ces quelques heures psychologiquement intenses, ces personnages pour la plupart fragiles ou écorchés vifs vont violemment se confronter, se lancer dans d’âpres rapports conflictuels en se lançant leurs quatre vérités sans aucune retenue, sans aucune concession.

Parmi d'autres scènes, François, jaloux de son amant Louis qui semble avoir flashé sur un jeune homme, Bruno, avec qui il avait lui-même eu autrefois une relation ; Jean-Marie ne supporte pas de côtoyer à nouveau Claire, son ex-femme droguée dont il apprend qu’elle est enceinte ; Thiérry, le fils adoptif du défunt , marié à Catherine, qui semble en froid avec toute la famille de sang ; Olivier qui apprend que l’on s’est toujours moqué de lui derrière son dos.

Sans oublier le trépassé lui-même, qui semble avoir haï tout ce petit monde, extrêmement malveillant et misanthrope malgré les apparences et contrairement à ce que l'on avait cru apprendre de lui lors du prologue en voix-off.

La scène la plus émouvante de tout le film est celle où Claire découvre dans la pénombre, entre deux portes, la véritable identité de Viviane, anciennement Frédéric . Elle semble troublée mais remarque surtout la beauté de Frédéric, bel homme, devenu belle femme. Elle pleure tellement il/elle lui semble beau. Comment une transformation d'homme en femme peut-elle donner une si belle femme. Claire se sent presque laide face à cette belle femme qu'elle a si bien connu quand il était homme. C'est comme si le Frédéric qu'elle connaissait était mort et venait de renaître en Viviane. Claire va devoir réapprendre à connaître Frédéric/Viviane.

Le film se termine par une magnifique séquence sublimée par le bouleversant adagio de la 10ème Symphonie inachevée de Gustav Mahler ; la caméra s’envole, s'éloigne des visages et adopte alors un regard quasi divin, éloigné de toutes les fatigantes petites bassesses humaines pour retrouver une sorte de paix attendue. Une scène qui entérine la virtuosité de la mise en scène ainsi que l’ élan de vitalité de l’ensemble. Même si l’osmose ne s’est jamais vraiment installée au sein du groupe réuni, même si les mesquineries, les jalousies et les déchirements furent placés sur le devant de la scène, un certain apaisement fait suite à ces crises et à ces relations extrêmement conflictuelles, et même la réconciliation s’invite in fine entre certains protagonistes.

Le film a été boudé à Cannes, ce foisonnant et cruel déballage d’affrontements douloureux, ces vacheries sans cesse assénées et ces humiliations subies en ayant agacé beaucoup. Il reste l’intelligence du propos et la justesse psychologique de ce portrait de groupe au sein duquel personne n’est sacrifié, pas plus les personnages secondaires tous richement écrits et décrits.

Citation de Patrice Chéreau:
Je sais maintenant ce que le cinéma m’apporte, ce que je ne peux trouver qu’au cinéma. Il ne faut pas séparer violemment le cinéma du théâtre comme on le fait, même si je sais bien que nous sommes dans un pays où les frontières ont du mal à être franchies. Ainsi, lorsque je rencontre des gens qui me demandent mes projets, et que je réponds que je viens de terminer un film et que j’en écris un autre - ce qui est vrai - ‘‘Mais le théâtre ?’’ interrogent-ils. ‘‘Non, pas de projets immédiats’’. ‘‘Quel dommage !’’ s’écrient-ils alors. Il n’y a pas de dommage. Le cinéma et le théâtre ne sont pas des univers séparés et incompatibles, quoiqu’on dise. Toute révérence gardée, je préfère me rappeler l’exemple de ‘‘Citizen Kane’’, dont le générique porte à un moment la très belle mention : ‘‘Tourné avec les acteurs du Mercury Theatre’’

DistributionModifier

Fiche techniqueModifier

  • Réalisation : Patrice Chéreau
  • Scénario : Patrice Chéreau, Danièle Thompson & Pierre Trividic d’après une idée originale de Danièle Thompson
  • Dialogues : Patrice Chéreau
  • Image : Éric Gautier
  • Montage : François Gédigier
  • Producteur exécutif : Jacques Hinstin
  • Producteur délégué : Charles Gassot
  • Production : Téléma Prod., Studio Canal+, France Télévision & Azoz Films
  • Durée : 130 minutes (2 h 10)
  • Date de sortie : 13 mai 1998


Césars 1999

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